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JEET KUNE DO

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JEET KUNE DO

JEET KUNE DO

 

Et voilà, je me suis encore fait avoir ! En passant, il y a de cela quelques jours, devant le rayon des livres d’Arts Martiaux d’une librairie, je repère immédiatement, parmi les nouveautés, un livre à l’effigie de Bruce Lee. « Encore un ! » me suis-je dis. Depuis que j’ai à peu prés douze ans, je surveille assez étroitement toutes les parutions de livres consacrés aux Arts Martiaux quels qu’ils soient. Cela m’a conduit à me constituer une énorme bibliothèque d’ouvrages en tous genres. Parmi eux, les livres consacrés au petit Dragon (en français et en anglais) prennent une place considérable. Je m’étais d’ailleurs dit, après avoir lu l’ensemble des œuvres de John Little qui fut le seul auteur autorisé par Linda Lee Cadwell à fouiller, compiler et publier les archives, les correspondances et les notes de son défunt mari, qu’il n’était plus nécessaire d’investir dans le sujet. Tout semblait avoir été dit et redit. Plus une photo de la star du KUNG FU ne me paraissait non plus inconnue et, depuis, à chaque fois que je feuilletais un de ces nouveaux ouvrages arborant son image en couverture, j’étais profondément déçu pour ne pas dire affligé par le contenu. Il faut dire que Bruce Lee est devenu un argument commercial dans le business des Arts Martiaux. Il suffit d’y faire référence pour attirer les regards. Certains n’hésitent pas une seconde même si le propos central de leur livre n’a que peu de liens réels avec l’acteur. Me voici donc dans la librairie, le fameux livre entre les mains. Plusieurs éléments suscitent immédiatement mon intérêt. Tout d’abord, le titre : « Bruce Lee, entre Wing Chun et Jeet Kune Do ». Etant pratiquant de Wing Chun, je suis appâté. Ensuite, l’auteur : Jess Glover. Je reconnais ce nom et situe rapidement le personnage comme étant le premier élève du petit Dragon. Je m’étonne de voir ce nom sur la couverture. Jess Glover n’était-il pas mort il y a de cela plusieurs années ? Le doute me prend et je vérifie. Jess Glover est bien mort en 2012. Je feuillète donc les premières pages à la recherche d’explications. C’est Christophe Champclaux, en qui j’avais jusqu’ici une confiance absolue au vu des excellents ouvrages qu’il a consacré au cinéma d’action, qui me donne la réponse dans son avant-propos. Ce sont les élèves de l’école de Jess Glover qui ont voulu éditer ce livre « hommage » à titre posthume. Bon, jusque là l’ouvrage ne perd pas son intérêt. Je constate qu’un DVD est inclus. Il est censé contenir de 39 minutes de reportage sur la méthode de Jess Glover et quelques interviews des responsables de l’édition. Au dos du livre, des photos qui m’étaient alors inconnues mettant en scène Bruce Lee et l’auteur suffisent à me convaincre de faire une entorse à la résolution que j’avais prise : « plus d’achat d’ouvrages sur Bruce Lee ! » Je suis faible.
Une fois de retour chez moi, j’entame la lecture. J’y découvre avec plaisir le récit d’un homme qui fut proche du jeune Bruce Lee avant que celui-ci ne devienne une star du cinéma. L’auteur est direct, il raconte les choses avec franchise et humilité et mentionne avec précision le fait que lorsqu’il demanda à son ami et professeur s’il pouvait lui-même enseigner, celui-ci lui répondit « que cela était bien à condition qu’il ne nomme pas sa méthode WING CHUN ou JEET KUNE DO ». S’il y a bien une chose qui ressort de tout ce que Bruce Lee a pu signifier sur son art, le JEET KUNE DO, c’est que c’était sa vision intimement PERSONNELLE de la pratique des Arts Martiaux. Une vision libre, affranchie de tout ce que LUI n’estimait pas nécessaire à l’expression martiale pure. Mais pour arriver à cette libération, il avait d’abord goûté à la structure d’un Art Martial classique, le WING CHUN. Passionné par les Arts du combat, il étudiait tout ce qu’il pouvait trouver sur les différents styles, qu’ils soient Chinois, Okinawaiens, Japonais ou même Coréens. Les sports de combat furent aussi l’objet de ses investigations les plus profondes. Bref, toutes ces disciplines avaient une grande rigueur technique. Bruce Lee ne remettait pas en cause le riche patrimoine ancestral qui avait abouti à la constitution de ces Arts traditionnels mais plutôt la codification rigide dont ils avaient fait l’objet. Pour lui, la libre expression censée être l’aboutissement de l’étude rigoureuse d’un art était impossible dans ces conditions. Il n’acceptait pas qu’on puisse donner une représentation figée de l’élément constamment muable qu’est le combat. J’insiste, il ne remettait pas en cause la rigueur technique des Arts Martiaux traditionnels et encore moins le travail que celle-ci impliquait. Bruce Lee incarne d’ailleurs encore aujourd’hui, la perfection physique et technique pour la majorité des Artistes Martiaux. Le moindre de ses gestes avait été travaillé, affiné, affuté même et cela par des centaines de répétitions des mêmes choses. A travers le JEET KUNE DO il avait trouvé le support d’expression de son âme et cela parce qu’il avait connu la structure traditionnelle. La structure est libératrice lorsqu’un être est suffisamment sensible pour sentir le moment ou celle-ci ne le nourrit plus. La voie Martiale a toujours été une voie d’éveil, pas une voie de formatage. Bruce Lee l’avait compris et c’est ce qu’il voulait rappeler aux Maîtres traditionnels. Et c’est surtout ce qu’il voulait transmettre à ses élèves en leur demandant de trouver leur voie et de ne pas enseigner sous le nom de JEET KUNE DO car cela aurait simplement représenter l’antithèse de son discours libérateur. « Deviens toi-même ! » c’est cela qu’il voulait signifier.
On peut dire que, même si le JEET KUNE DO est le premier alliage de différents styles (une sorte d’ancêtre du MMA en somme), il est avant tout la méthode de Bruce Lee, constitué pour Bruce Lee et s’appliquant à son gabarit, à ses nombreuses qualités physiques et à sa propre appréciation du combat réel. Faire du JEET KUNE DO, c’est donc, selon moi, quelque part, renier sa nature profonde en faisant ce qu’il y a de pire dans les Arts martiaux : imiter. Imiter, c’est vouloir être quelqu’un d’autre que soit même. Spirituellement, c’est ce qu’il y a de plus destructeur et Bruce Lee ne cessait de le mettre en avant. Grâce à John Little (et à d’autres auteurs) nous pouvons avoir la chance de connaître la pensée de ce très grand amateur de philosophie et de spiritualité qu’était le petit Dragon. Il laissa un tel recueil de notes et de citations inspirées autant qu’inspirantes qu’il est devenu une figure incontournable du développement personnel. Bruce Lee était un grand lettré. Il était le propriétaire d’une bibliothèque extrêmement riche ou les classiques de la culture Asiatique rencontraient ceux de l’occident. Il lisait et citait, entre autres, Jiddu Krishnamurti dont l’œuvre fut justement centrée sur la libération des conditionnements humains et plus particulièrement des dogmes. Lorsque l’on étudie un peu ce personnage et ses écrits (cela demande pas mal de temps et de concentration) on comprend encore une fois que, tout comme le YIN est indissociable du YANG, la structure est une condition à la libération.
Si je rappelle tout cela c’est qu’après avoir lu le fameux livre de Jess Glover auquel je ne reproche rien, j’en vint à introduire le DVD qui y était joint dans mon lecteur. Je ne vous cache pas que le triste spectacle que j’ai contemplé a motivé l’écriture de cet article. On y voit tout d’abord un Jess Glover fatigué (on peut le comprendre sachant qu’il était atteint d’un cancer) qui s’acharne à démontrer les fondements de son école (le « non classical Gung Fu ») sur un partenaire statique en position de coup de poing arrêté, ce que Bruce Lee rejetait justement. Le discours était plus que classique. Trop classique pour être entendu dans la bouche d’un élève de Bruce Lee « Alors face à un coup de poing on fait comme ça, où alors comme ça, où bien encore comme ça … ». Pffffff. Oui, face à un coup de poing figé dans l’espace et le temps on peut faire beaucoup de choses ! Déçu, je passe à l’interview de l’auteur. Rien à dire, c’est un témoignage supplémentaire qui répète les éléments du livre. Puis arrive le supplément mettant en scène les responsables de l’édition de l’ouvrage que l’on présente comme les héritiers de Bruce Lee (!!!). Et là je suis consterné par le discours franchouillard (parfois prétentieux) et le pauvre niveau technique de la démonstration qu’ils effectuent à l’écran. De la part des héritiers de Bruce Lee on pourrait s’attendre à un minimum de tenue, de rigueur et d’esthétisme ! Rien de cela, du travail en force sans subtilité, sans finesse et sans dextérité même dans les bases. Je ne comprends pas. Mon Professeur de WING CHUN étudia quelques temps avec Sifu Ted Wong qui fut également un élève de Bruce Lee. La rigueur technique était au rendez-vous ! D’ailleurs, Ted Wong mit des années avant d’accepter mon professeur comme élève et il ne le fit qu’après que ce dernier ait acquis un solide bagage technique en WING CHUN. Est-ce la vidéo qui est mal faite ? Est-ce un mauvais jugement ou une mauvaise interprétation de ma part ? Je l’espère.
En tous les cas, je pense qu’une certaine catégorie de pratiquants ne comprend pas vraiment le message de Bruce Lee en rejetant les systèmes classiques et la lourde formation technique qu’ils impliquent. Je ne parle même pas de la formation culturelle et intellectuelle qui est censée accompagner leur étude. De ce fait, ils pensent qu’en mélangeant quelques techniques de boxe anglaise, de WING CHUN, de boxe française, de lutte et quelques attitudes gestuelles de Bruce Lee, ils peuvent s’autoproclamer « héritiers » du petit Dragon surtout s’ils ont reçu les enseignements d’un de ses élèves. Etre descendant d’une lignée n’est pas forcément un gage d’excellence ! On n’hérite pas des compétences, de la discipline, du savoir faire ou de la compréhension qu’un homme a pu établir par son investissement au service d’un Art ou d’une discipline rien que parce qu’il nous a enseigné. Et pire encore, si on s’attache a vouloir lui ressembler, être comme lui, on en devient ridicule et on perd sa vraie nature.
Tous les Artistes Martiaux d’aujourd’hui peuvent se considérer comme les héritiers de Bruce Lee. Personne n’en a le monopole du moment que chacun saisit le message qu’il a voulu laisser à travers son parcours marqué par le travail, la répétition, la réflexion, la recherche, la remise en question, la volonté d’avancer constamment vers ce qu’il estimait personnellement vrai et juste dans la pratique des Arts Martiaux comme dans la vie.
Finalement, c’est encore Dan Inosanto qui perpétue le mieux l’enseignement de Bruce Lee. Tout en assimilant cette formidable richesse martiale issue du JEET KUNE DO et en comprenant la nécessité absolue de ne pas s’emprisonner dans un conventionnalisme gestuel, il a su intégrer ses propres origines martiales Philippines en accord avec ses convictions et finalement créer son Art. Ce qu’il mixe, que ce soit la Boxe, le WING CHUN ou l’escrima, il l’a travaillé à fond, avec rigueur et ça se voit ! Chez ses élèves aussi d’ailleurs. Il serait malheureux que l’image de ces Artistes Martiaux respectables (et la mémoire de Bruce Lee aussi) soient souillées par une étiquette qu’on collerait aux écoles de JEET KUNE DO et qui dirait « JEET KUNE DO : pratique que l’on revendique lorsque l’on est fan de Bruce Lee et que l’on veut faire à peu près un peu tout sans vraiment avoir investi quoi que ce soit, du moment qu’on lui ressemble gestuellement (ce qui est impossible, malheureusement)».
Alors aux fans du petit Dragon tentés de tomber dans le piège et de courir pratiquer l’Art de leur idole je serais tenté de dire qu’il ne souhaiterait surement pas cela. L’art de Bruce Lee consistait à exprimer qui il était au moyen d’un outil (son corps) et d’un thème (le combat ou le cinéma d’action). Lui rendre hommage serait de devenir qui nous sommes.

Brice AMIOT