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LES ARTS MARTIAUX TRADITIONNELS FACE AUX NOUVELLES GENERATIONS

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LES ARTS MARTIAUX TRADITIONNELS FACE AUX NOUVELLES GENERATIONS

LA CULTURE DE L’EFFORT

Les Arts Martiaux Traditionnels face aux nouvelles générations

 

Voilà plus de trente cinq ans que je me passionne pour les Arts Martiaux. Il est vrai qu’au fil de toutes ces années, ce qu’ils représentaient alors à mes yeux d’enfant à bien changé. Ils sont infiniment bien plus que tout ce que je pouvais imaginer et je ne cesse de m’émerveiller devant la profondeur des enseignements qu’ils dissimulent derrière de multiples apparences. Je n’ai cependant jamais douté des efforts que de telles disciplines allaient exiger de moi. Il me paraissait évident, en poussant les portes d’un Dojo à l’âge de sept ans, que ce que j’y cherchais ce paierait davantage avec de la sueur, de la douleur, de la rigueur et de l’assiduité plutôt qu’avec de l’argent, même si celui-ci était naturellement nécessaire pour valider mon inscription. Le nom de la science Martiale qui suscitait chez moi tant d’intérêt pour les Arts de la guerre, « KUNG FU », était d’ailleurs très clair à ce sujet puisque la combinaison de ses idéogrammes représente la somme des efforts ou encore de l’énergie qu’un homme dépense au service d’une discipline, sur une longue période de temps, dans le but d’en acquérir la maîtrise et de réaliser la nature profonde de ce qu’il est. Il n’y avait donc pas d’ambiguïté sur « la marchandise » et il était de l’ordre du bon sens de s’attendre à devoir se plier à une discipline de fer, celle-ci étant  tout d’abord garante de la sécurité de chacun mais surtout nécessaire à l’acquisition de la maîtrise du comportement. C’est d’ailleurs bien là que doit se situer le premier objectif du pratiquant : acquérir la maîtrise de Soi et non pas apprendre à se battre. Cette confusion est source de beaucoup de calomnie envers les Arts Martiaux …

Bref, les autres enfants du Dojo et moi-même étions bien au fait de ce que la pratique d’un Art Martial impliquait : nous n’étions pas là pour rigoler mais bien pour apprendre et cela ne serait pas facile. Cela ne voulait pas dire que la notion d’amusement était proscrite, bien au contraire. Nous nous amusions énormément durant les cours mais il n’y avait pas de débordements. L’amusement n’était pas l’objet de la pratique, il était la directe conséquence de l’exercice physique et parfois des jeux organisés par le professeur. Nous ne perdions jamais la raison de notre présence : l’étude de l’Art et la Maîtrise de Soi. Notre énergie débordante était donc bien canalisée car le moindre écart de conduite était sanctionné par le professeur pour qui nous avions le plus grand respect. Il était le symbole de la force que nous cherchions à travers ses enseignements. Faire l’objet d’une remarque ou, pire, d’une punition était un grand déshonneur pour chacun d’entre nous et il était inconcevable d’être impoli, de tricher, d’adopter une attitude nonchalante ou désinvolte en sa présence. Il est vrai que, parfois, la répétition incessante des bases laissait planer sur nous un sentiment de lassitude. Mais nous tenions bon car il était de l’ordre du bon sens que ceci était la seule manière de forger notre corps, notre mental et nos techniques.

Si enfant, les deux premiers Dojos que je fréquentais étaient situés à quelques centaines de mètres de chez moi, adolescent, je devais prendre un bus et un métro pour me rendre à la ville voisine, puis marcher encore un kilomètre pour atteindre le vieux gymnase qui faisait office de salle de Karaté. Cette heure de trajet venait s’ajouter aux efforts qu’il fallait fournir pour mériter le savoir du professeur, la bienveillance des camarades d’entraînement et « l’aguerrissement ». Si, par fatigue, je peinais à prendre la route et à quitter le confort de mon domicile, j’avais la présence d’esprit de me remémorer plusieurs choses : tout d’abord, mes objectifs. Qu’avais-je entrepris en empruntant la voie Martiale ? Qu’en attendais-je ? Cette force que je recherchais, cette maîtrise du corps et de l’esprit qu’incarnaient les héros des films d’action ou les Maîtres dont j’admirais le travail et le charisme, allais-je les trouver en restant paresseusement chez moi ? Certes non ! J’avais bien conscience que j’avais personnellement choisi une voie difficile en souhaitant devenir un Artiste Martial digne de ce nom, il ne m’était donc pas permis de m’en plaindre. Ensuite, qui payait mes cours ? Moi ? Non ! Mon éducation m’imposait d’honorer le cadeau que me faisait ma Mère en m’offrant l’opportunité de vivre ma passion. Enfin, je savais que mon professeur m’attendait. Lui, serait au Dojo, disposé à m’enseigner. Si je n’étais pas là pour recevoir son savoir, celui-ci serait (pour moi, en tous les cas) perdu. Je ne me serai jamais placé en position de « consommateur » par rapport à mes professeurs, tant ce qu’ils m’apportaient m’importait. Ils s’étaient engagés à me léguer leur savoir et ce, à ma demande, à y consacrer du temps, à y mettre du cœur et de l’énergie, je me devais donc d’être présent aux cours, complètement disposé à travailler. C’était là ma part du contrat. Ces quelques réflexions intérieures suffisaient à raviver en moi une grande motivation. Cette situation je l’avais voulu, j’en étais responsable et il n’était pas question d’abandonner. L’habitude de l’abandon devant la difficulté ne faisait pas partie du « code de conduite de l’Artiste Martial », elle ne devait donc pas s’inscrire dans mon mode de fonctionnement.

Aujourd’hui, à l’âge de 42 ans, me voilà moi-même professeur. J’ai l’immense privilège de vivre de ma passion. Pouvoir transmettre au mieux la beauté de ces Arts et surtout, les grandes valeurs qu’ils véhiculent constitue le sens profond de mon existence. Ayant gouté aux dérives sportives qui occupent aujourd’hui la majeure partie de ce que l’on nomme « Arts Martiaux modernes », j’ai opté radicalement pour une voie et un enseignement plus traditionnels. Je m’applique à défendre les valeurs éducatives ainsi que les vertus Martiales et à faire en sorte qu’elles ne soient pas, pour mes élèves, juste des mots sur une bannière suspendue dans un coin de la salle. Les incarner au quotidien doit être le sens de leur pratique. Seulement voilà, plus les années passent et plus je constate à quel point cette tâche devient difficile face aux jeunes générations. Quel que soit leur âge entre sept et dix huit ans, de plus en plus nombreux sont les enfants qui manquent cruellement de bases saines à plusieurs niveaux. Tout d’abord, la politesse : la base des bases. Je peux compter sur les doigts d’une main ceux qui, en entrant dans la salle de pratique, souhaitent le bonjour aux autres enfants, à mon assistant ou à moi-même. Non, ils entrent sans aucune considération et affichent une ferme détermination à s’amuser. Le salut général du début de séance est souvent l’objet d’un recadrage à ce sujet mais l’information ne passe pas, tout simplement car il est évident que cela ne fait pas partie de leurs habitudes à l’extérieur. Leur expliquer que la politesse est la clé d’échanges harmonieux ne les touche pas vraiment. Certains manifestent leur impatience et leur désintérêt ouvertement : ils sont venus consommer ce cours, s’y amuser ! La morale, ils n’en veulent pas. Leur monde est une course au « FUN » et à la distraction immédiate. Vous, vous n’êtes là que pour satisfaire ce besoin car leurs parents vous ont payé.

Parlons maintenant du respect de la personne humaine qui découle directement de la politesse. Bien que vous placiez systématiquement la maîtrise du comportement au centre de chaque cours, vous devez faire face au fait que pour la plupart, apprendre les Arts Martiaux est secondaire par rapport à la volonté de « s’éclater » le plus possible pendant une heure. C’est d’ailleurs là leur objectif et il ne faut pas s’étonner que le moindre effort physique et que le moindre effort de concentration soit automatiquement l’objet de protestations, de soupirs, de tricherie. Ils ne sont pas venus faire des efforts, ils sont venus s’amuser. Il faut dire que la « sportistaion » des Arts Martiaux a contribué à créer ce format « loisir » incompatible avec l’esprit originel de ses disciplines éducatives. Et puis, l’effort, quelle place a-t-il encore dans notre société à la dérive. Tout est conçut pour assister l’homme. Pourquoi se donner du mal ? Pourquoi cela serait-il constructif dans un monde ou il suffit de payer pour avoir quelque chose. Le nouveau statut de « l’enfant Roi » à qui il faut tout céder sans qu’il ne le mérite ne va pas dans le sens d’une pratique Martiale Traditionnelle où l’on cherche à sublimer la nature humaine par la culture de l’effort. Le protectionnisme démesuré ne peut cautionner un enseignement « à la dure » comme celui que mes congénères et moi-même, avons enduré durant nos jeunes années de pratiquant. Le monde a changé en trente cinq ans et il a changé bien vite. Les Arts martiaux traditionnels n’ont pas eu le temps de s’adapter et d’ailleurs, en ont-ils la volonté ?

Alors voilà, les séances de pratique se transforment en leçons de vie. Vous rappelez la nécessité de l’esprit d’entraide et de partage, l’intérêt de faire en sorte que chacun puisse apprendre et s’épanouir grâce au respect de l’intégrité physique des autres, des consignes de sécurité, du règlement intérieur, des règles de politesse et de comportement. Vous bataillez contre les bavardages incessants, les gestes agressifs et violents, les regards méprisant et défiant que vous lancent ceux à qui vous avez fait l’affront de faire une remarque, les attitudes posturales de « touristes à la plage »… Vous vous fatiguez à rappeler aux enfants pourquoi ils sont là et le sens de la pratique des Arts Martiaux mais voilà, une heure dans une semaine de vie au sein de la société moderne n’a que peu d’impact surtout si le discours n’est pas relayé à la maison par les parents. Bien entendu, au milieu de tout cela, il y a des exceptions et vous appréciez ces instants sans prix durant lesquelles une petite Maya ou un petit Marius viennent vous embrasser spontanément au début et à la fin du cours en vous remerciant pour ce que vous leur avez donné alors que tous les autres partent en courant au vestiaire dans l’ingratitude la plus manifeste. Vous chérissez le moment ou une Louane, un Sam ou un Mathis vous témoignent timidement l’intérêt qu’ils portent à vos enseignements. Vous vénérez la présence et la discipline d’un Gabriel, d’un Mael ou d’un Amhin qui ont très bien compris ce qu’ils sont venus faire dans un cours d’Arts Martiaux.

Parlons à présent de la relation que les enfants ont envers leur propre corps. Celle-ci devient, au fil du temps, de moins en moins évidente. Se repérer dans l’espace est un casse tête. Quelle est la jambe avant ? Quelle est la jambe arrière ? Où est la gauche, ou est la droite … Ce n’est pas trop alarmant pour un enfant de sept ans mais lorsqu’il en a douze ou même quatorze, c’est inquiétant ! Le manque de connexion corps esprit est indiscutablement lié à l’incapacité de se concentrer sur le moment présent. Alors oui, c’est notre boulot à nous, professeurs d’Arts Martiaux de les amener à prendre conscience de leur corps et de l’espace. Mais lorsqu’il faut parfois plus de trente secondes ainsi que quatre répétitions de la même consigne pour aboutir à un simple changement de garde et que vous êtes face à un adolescent qui cherche ses jambes du regard pour en comprendre le fonctionnement, vous vous dites que la bataille n’est pas gagnée. Impact de la technologie ? De l’abrutissement médiatique ? D’une sous culture débilitante ? Qu’attendre, en effet, d’enfants élevés avec « les lapins crétins » comme référence culturelle ? De la malbouffe ? (Le pourcentage d’enfants grassouillets dans les cours augmente chaque année). De la sur-vaccination ? Je n’ai pas la réponse exacte, c’est sûrement un tout. Je constate seulement à quel point les problèmes s’accentuent et ce, rapidement.

Je vais rentrer dans le sujet le plus problématique, surtout chez les adolescents : l’énergie. Ils sont fatigués. Tout semble lourd, difficile à mettre en marche. La notion effort-résultat est à peine logique pour eux. Je ne parle même pas de la notion de bénéfice par la répétition gestuelle qui est bien souvent totalement absente. Les liens de cause à effet se perdent et le professeur est vu comme un magicien qui pourrait, parce qu’on l’a payé, transformer n’importe quelle personne en super guerrier. Seulement voilà, le professeur ne fait qu’expliquer et guider le travail à fournir, ce qui ne représente qu’un infime pourcentage des éléments de formation que l’élève doit mettre en place pour voir son niveau de pratiquant évoluer. Si ce dernier ne répète pas inlassablement les gestes et principes transmis, s’il ne fait pas l’effort de renforcer sa condition physique, s’il n’applique pas les vertus Martiales dans sa vie, s’il n’exerce pas sa concentration et la maîtrise de sa personne, il n’y arrivera pas ! Il pourra changer maintes et maintes fois de professeur, de Dojo, de style ou de méthode, on lui demandera toujours la même implication personnelle. Chacun est responsable de son évolution. Accuser le professeur du manque de résultat que l’on obtient est facile. Se responsabiliser dans l’entraînement l’est bien moins. Mais comment transmettre cette culture de l’effort à quelqu’un pour qui le moindre effort semble justement être une montagne à franchir. Comment expliquer ce qu’est le dépassement de Soi à quelqu’un qui vit dans un monde ou l’on encourage la paresse et la facilité et dans lequel la médiocrité est une norme. Je suis effaré lorsque je reçois des adolescents pour un premier cours et que, devant quelques exercices physiques de base, je constate une incapacité majeure accompagnée de réflexions du genre « c’est un truc de fous », « M’sieur comment vous faites », « je vais mourir ». Je suis désemparé lorsque je vois ces mêmes adolescents mettre une dizaine de secondes à se relever après un exercice au sol. Certaines personnes de quatre vingt dix ans se relèvent avec plus de tonus. Lorsqu’ils râlent devant les quelques efforts que je leur demande, je leur pose toujours la question suivante : « qu’est-ce que vous pensiez trouver en venant vous inscrire dans une salle d’Arts Martiaux ? ». Je n’obtiens pas de réponse.

Et enfin, il y a les agressifs, les violents, les excités. Ils sont plus rares dans les Dojos que dans les salles de MMA ou de Krav Maga mais malheureusement, ces spécimens apparaissent de temps en temps dans le paysage. Nourris à la testostérone, aux jeux vidéo de combat ou de guerre, ils sont fans de l’UFC et des films de Scott Adkins (entre autres), ont envie de faire mal et n’ont donc aucun désir de construction personnelle mais uniquement de destruction de l’autre. Ce sont souvent des paranoïaques, des maniaques de l’auto-défense. Ils portent quelquefois des armes sur eux et rêvent de s’en servir. Heureusement, ceux là s’épurent vite des cours par eux-mêmes lorsqu’ils ne sont pas directement expulsés par le professeur car ils sont incapables de comprendre la notion de travail sur le Soi, de réaliser une technique en finesse, d’appliquer la non-opposition de la force à la force, de s’intéresser à la théorie ou à l’histoire de leur discipline, d’adhérer à l’exercice de la maîtrise personnelle, de respecter les partenaires d’entraînement ou même le professeur. C’est encore une fois la société moderne qui a créé ces personnages dangereux fanatiques de violence et abreuvés de haine. Ils viennent dans nos cours afin d’assouvir un sombre besoin, ceci à cause de l’image erronée que l’on prête aux Arts Martiaux par l’intermédiaire du cinéma ou par l’amalgame que l’on fait avec les nouvelles disciplines « martiales » mixtes ou encore les systèmes de défense. La culture de l’effort, ils s’en foutent pas mal également, rongés par la seule volonté de taper sur quelqu’un et de goûter la saveur du sang (celui de l’autre comme le leur).

Finalement, cet article dresse un constat alarmant sur l’état actuel de la jeunesse. Mais on a beau tirer des centaines de sonnettes d’alarme, rien ne change vraiment. Les Arts Martiaux Traditionnels ne semblent plus avoir leur place que pour une petite poignée d’enfants sains, volontaires, réfléchis, éduqués (éduquer = rendre autonome) dans l’amour et le bon sens. Faut-il encore qu’ils s’accrochent à ces cours « parasités » par les trop nombreuses entraves à la discipline des « consommateurs ».

Autrefois, dans d’autres contrées, les enfants qui avaient choisi la voie Martiale passaient la plupart de leur temps auprès de leur Maître. Celui-ci assurait la quasi totalité de leur éducation physique, mentale et spirituelle. Lorsque les enfants retournaient au sein de leur famille ou de la société, le contexte n’était pas incohérent avec les enseignements qu’ils recevaient au Dojo, bien au contraire. Ce qu’ils intégraient leur permettait de trouver leur place, d’avoir des échanges sociaux harmonieux, de servir honorablement la communauté et de contribuer au bien de l’humanité. Comment un professeur d’Arts Martiaux Traditionnels pourrait-il, aujourd’hui, en une ou deux heures de temps par semaine, faire passer un discours qui semble totalement en inadéquation avec celui de la société moderne de consommation dans laquelle nous vivons ? Comment pourrait-il se faire entendre sur les notions de partage, d’unité et d’entraide alors que la compétition, l’individualisme et l’indifférence font autorité. Comment pourrait-il faire valoir la culture de l’effort aux esclaves du culte de la facilité ? Comment peut-il rendre des enfants plus forts alors que la volonté du système dans lequel ils vivent est de les rendre faibles et dépendants ?

Ce qui est certain, c’est que ces Arts doivent être préservés, transmis méticuleusement à ceux qui pourront les recevoir et les transmettre à leur tour. Finalement, les Arts Martiaux Traditionnels n’ont jamais été destinés à un enseignement de masse contrairement à ce que prônent les fédérations sportives d’Arts Martiaux aux objectifs lucratifs. C’est encore plus vrai aujourd’hui qu’hier. Il faudra attendre l’effondrement du monde moderne et la volonté générale de rebâtir autrement, sur d’autres bases, d’autres concepts pour que leurs enseignements profonds contribuent à l’élaboration d’un monde meilleur … D’ici là, ceux qui auront compris que le changement doit venir d’eux même se mettront au travail et adopteront inévitablement LA CULTURE DE L’EFFORT.

 Brice AMIOT – WUDE, Esprit Martial.